DES HEROS ET NON DES ZEROS

On dit qu’il faut prôner l’excellence, je suis tout à fait d’accord. On voit que les élèves des écoles d’excellence sont des presque génies qui obtiennent des moyennes très élevées. Mais ce qui me tracasse c’est le fait qu’on associe l’excellence à la moyenne ou au nombre de points obtenus.

Ainsi ces élèves d’écoles ordinaires qui s’en sortent avec 13 ou 14 de moyenne sont considérés comme moyens, et leurs chances aux concours d’entrée dans les écoles d’excellence sont totalement réduites.

Et pourtant l’on semble oublier leurs conditions de travail.

Je prends l’exemple du Lycée que j’ai fréquenté.

J’ai été au Lycée Moderne d’Abobo(LYMA) de la 6ième à la Terminale. C’est un peu mon chez moi, j’y ai tout appris. Mais bon ce n’est pas le sujet.

Durant toutes ces 7 années, je n’ai vécu que deux années paisibles : la seconde et la Terminale.

D’abord les effectifs sont pléthoriques ; en 6ième nous étions près d’une centaine, en Seconde C nous étions 104 dans la classe. Enorme n’est-ce pas ? Mais en fait nous étions la plus petite classe en termes d’effectifs. Nous nous asseyions à 3 sur les bancs ; il y avait la double vacation en plus. Imaginez-vous que pour un devoir de Maths, le prof était obligé de diviser la classe en deux groupes et composer deux sujets différents ; du coup nous traitions les devoirs en un heure au lieu de deux car il y avait deux groupes et pas de salle.

Je me souviens que mon prof de Maths en 4ième avait une autre technique. Il composait trois sujets différents afin que bien étant à  trois sur un banc, chacun ait son propre sujet ; quelle astuce contre la tricherie !

De la 6ième à la 3ième, nous ne vivions que des perturbations, des grèves. Quand ce n’était pas la FESCI qui nous emmerdait, c’était les profs qui en avaient marre. Quel trouble je n’ai pas vécu ? Même pour de simples inscriptions, on nous poursuivait. Eh LYMA !

Dans un calvaire pareil, où les programmes scolaires ne sont jamais terminés, où l’on n’évalue pas assez les élèves, que peut-on attendre ? Oui, les profs n’ont pas le temps de faire assez d’évaluations, ils ne sont pas des machines. Avec à peu près 4 classes de 100 élèves, comment s’en sortir ?

Je me rappelle que ma classe de 3ième fut l’année où j’ai connu les plus graves troubles. Nous avions fait près d’un mois à la maison à cause des syndicats des élèves. Deux syndicats se faisaient la guerre pour le contrôle du Lycée et l’administration prise entre les deux n’avait plus d’influence sur ce qui se décidait. Ils ont appelé ces troubles le « film » et à chaque fois qu’il nous délogeait, on comptait « les épisodes ». C’était drôle, énervant, intéressant souvent quand on n’a pas bossé et que le prof veut faire une interrogation.

 Mais ce Jeudi là c’était atroce, je n’en revenais pas ! Il était 9 h et nous étions pratiquement au terme de notre cours de Mathématiques. C’est alors que nous avons entendu des coups de feu et nos alarmes(les élèves de 6ième) s’affolant.  C’était l’épisode de trop et l’administration avait fait venir la police, ahh depuis lors  je les déteste ces chers policiers. Je ne sais pas si c’était des balles blanches mais en tout cas ils tiraient et lançaient des bombes lacrymogènes. A peine descendue de mon bâtiment que je fus en larmes ; le décor était désolant, une foule de près de 5000 élèves (seulement les classes qui avaient cours le matin) se dirigeant vers le seul portail ouvert, espérant sortir sains et saufs de l’établissement, certains tombant et piétinés par les autres ; c’était pénible. Pendant un instant, je n’arrivais plus à courir, pas parce que je ne voulais pas  mais parce qu’il n’y avait plus de place pour  mettre le pied ; lol, un vrai embouteillage humain. Le pire était que le gardien, ce cher gardien que j’ai détesté, s’est permis de fermer le seul portail ouvert et s’en est allé alors que les élèves étaient toujours dans l’école. Vous imaginez bien la seule alternative, « les clôtures » bien sûr !

C’était la guerre que nous vivions, je croyais être dans un mauvais film, ceux qui donnent des cauchemars. Même une fois hors de l’établissement nous courrions toujours, les taxis refusaient de s’arrêter pour nous prendre. Enfin à la maison, j’en suis tombée malade, ma voix s’était éteinte (je n’étais pas morte dehh !) et j’étais fiévreuse de 39 degré. Après ce jour, notre année scolaire ne fus que perturbations, au point où nous n’avions ni fait des devoirs de  niveau, ni le BEPC blanc.

Avec tant de problèmes qu’est-ce que nous pouvions espérer à l’examen si ce n’est que le BEPC, alors que nos amis d’autres écoles visaient les mentions ? Malgré  cela je m’en suis tirée avec un assez bien, pour dire que ce n’est pas un problème de qualité de l’enseignement, nos professeurs enseignent bien quand ils en ont la possibilité !

En dehors de tous ces problèmes de l’école, les élèves d’Abobo ont leurs propres problèmes. Stress familial, difficultés de tous ordres. Je vous assure, ces personnes sont tenaces pour ne pas abandonner. Ils luttent quotidiennement comme ils peuvent pour ne pas laisser tomber car pour eux le vrai échec c’est l’abandon. Je connais des personnes qui n’avaient qu’un seul cahier pour toutes les matières ; ce n’était pas parce qu’ils ne voulaient pas être encombrés mais c’était parce qu’ils n’avaient pas les moyens. Ils n’avaient aucun livre, aucun document pour apprendre, ils se contentaient des cours des profs. Les tenues de certains faisaient pitié ; certains garçons ne se coiffaient jamais sous prétexte d’être « fashion », mais au fond c’est parce qu’ils n’avaient rien pour le faire.

Il y en a qui ne vivent que par eux même. Certains finissent par faire le tri des cours afin de les manquer pour travailler et avoir de quoi survivre. En vacances, ils travaillent à plein temps comme balanceurs, commerciaux, cireurs, etc, et économisent pour la rentrée prochaine.  

Ils sont donc perpétuellement dans ce cycle infernal et luttent pour valider chaque année et ne pas finir dans la rue en renonçant aux études.

Avoir 10 ou 11 de moyenne est une grande fierté pour eux, vous ne pouvez pas imaginer à quel point ! Ils luttent pour avoir au moins le BAC afin de présenter des concours, pour devenir instituteurs, professeurs d’EPS et autres, non pas par vocation mais à défaut. C’est dommage car ils ne se permettent plus d’être ambitieux !

Souvent ça nous fait mal à nous les élèves d’établissements ordinaires quand on arbore nos 13 ou 14 de moyenne et qu’on nous dit que ce n’est pas excellent. Dieu seul sait dans quelles conditions nous les obtenons.

C’est vraiment frustrant que durant toutes ces 7 années au LYMA, je n’ai vu que 3 cérémonies de récompense des meilleurs élèves et que comme récompenses on nous donne des cahiers et quelques livres, encore et encore.

Aucune journée carrière organisée !

Mais c’est encore plus révoltant que lorsque ces élèves déposent leurs dossiers pour l’INPHB et autres, les gens n’y prêtent même pas attention ; et ne me demandez pas ce que j’en sais, car tout ce que je sais c’est que c’est la vérité. Et pourtant tous mes amis du Lycée qui ont eu la chance d’être dans ces écoles y sont majors.

Alors qu’on arrête d’employer le mot excellence en vain. L’excellence ce n’est pas avoir 19 ou 20 de moyenne, pour moi c’est le travail formidable que ces élèves abattent malgré les conditions difficiles et archaïques ; ces élèves qui malgré les conditions en veulent et se battent pour s’en sortir.

« Quotient Intellectuel » est une belle émission, je l’aime bien, elle prône l’excellence mais je préconise qu’ils essaient de se pencher vers ces écoles qui sont très ordinaires, ces élèves qui malgré leur 14 de moyennes sont très moyens. Je suis heureuse qu’on présente des surdoués de par leur capacité de réflexion et d’analyse et tout, mais pour moi les vrais surdoués ce sont ces élèves-là, ceux qui ne se laissent pas ébranler, ceux qui refusent l’échec en n’abandonnant pas l’école, en travaillant honnêtement pour se prendre en charge et s’instruire.

Loin de leur vouer des cultes, pour moi ce sont des héros et non des zéros comme le pensent beaucoup de personnes.

Aujourd’hui par la grâce de Dieu j’ai obtenu une bourse PRIVEE mais je veux lancer un cri de cœur à nos autorités. S’il vous plait, penchez-vous sur le cas de ces écoles ordinaires, améliorez les conditions d’apprentissages, vraiment ayez pitié de ces jeunes qui espèrent un avenir, qui veulent participer à l’émergence de ce pays. Ne tuez pas leurs ambitions. Permettez-leur de devenir excellent comme les autres.

 

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